Wednesday, March 30, 2005

 

Égypte : idéalisme américain vs realpolitik à la française


Pour Le Monde, il ne passe rien en ce moment en Égypte. Rien : j'exagère. Dans l'édition de mardi soir, le journal de référence fait état, dans une enquête fouillée, des "vives tensions dans l'égyptologie française". Voici ce que Le Monde a à dire sur l'Égypte cette semaine...

Et le Quai? Aurait-il un commentaire à faire sur la situation en Égypte? Non monsieur. Louis XVI, en ce 14 juillet 1789, n'aurait pas dit mieux : rien.

Et pourtant... La contestation politique prend de l'ampleur en Égypte et atteint des proportions jamais vues depuis très longtemps. Les autorités égyptiennes sont de plus en plus nerveuses à l'approche des élections présidentielles prévues en septembre et font face à des manifestations beaucoup plus intrépides que par le passé.

Il y a d'abord le mouvement "Kefaya" (ça suffit) qui regroupe diverses tendances politiques allant de l'extrême-gauche aux islamistes, en passant par les nassériens et les libéraux, qui partagent les mêmes revendications en faveur de changements politiques : fin du régime présidentiel, fin de l'état d'urgence (en vigueur depuis 1981!), libertés publiques.

Les Frères musulmans, groupe intégriste officiellement interdit mais toléré, dont le soutien populaire est immense, ont été stimulés par les bravades de Kefaya. Pour la première fois depuis l'ascension au pouvoir d'Hosni Moubarak, ils sont descendus dans la rue dimanche pour faire une démonstration de force dans le centre du Caire. De nombreux manifestants ont été arrêtés.

Selon le rédacteur en chef de l'hebdomadaire pro-Moubarak al-Moussaouar, "les Frères musulmans sont descendus dans la rue en estimant que la campagne américaine de pressions rend difficile le recours du régime à la force contre les manifestants."

Les gros ennuis de Moubarak sont en effet l'oeuvre des Américains : par le climat qu'ils ont créé dans la région depuis les élections irakiennes, par les discours idéalistes de Bush sur la "liberté", qui se sont traduits de façon très concrète sur le terrain par de fortes pressions sur l'Égypte. Ces pressions ont conduit, selon tous les observateurs, Moubarak à annoncer il y a un mois la réforme du mode de scrutin présidentiel.

De plus, Condoleezza Rice avait annulé une visite prévue pour début mars en Égypte pour protester contre la détention d'un opposant politique à Moubarak, Ayman Nour. Elle avait tancé publiquement son homologue égyptien à ce sujet.

Arrêté en janvier, Nour a été libéré mi-mars, grâce aux pressions américaines, et doit comparaître fin juin devant la justice égyptienne qui l'accuse d'avoir "falsifié des documents administratifs".

L'Égypte est le pays phare du monde arabe : c'est le plus peuplé, il est situé en son coeur entre Maghreb et Orient et il en est le centre culturel. Les Américains veulent que son éventuelle démocratisation rayonne sur l'ensemble de la région.

Pour ceux qui veulent réaliser à quel point la politique américaine envers l'Égypte relève de l'idéalisme, qu'ils considèrent ceci : les opposants à Moubarak (Kefaya comme Frères musulmans) qu'ils encouragent ainsi sont farouchement anti-Américains! Qu'au contraire Moubarak est un allié solide et fiable. Que son fils Gamal est lié aux milieux d'affaires américains, qu'il a même travaillé pour la Bank of America.

Mais comment comprendre le silence de la diplomatie française ? Et celui (quasi-généralisé) des médias français, au contraire de ceux des autres pays ?

La France n'est-elle pas le pays des droits de l'Homme ? Ne voudrait-elle pas elle aussi favoriser l'émancipation politique des Égyptiens ?

L'alliance de circonstance entre la France et les États-Unis sur le terrain libanais, concrétisé par la résolution 1559, qui mène actuellement au retrait syrien et demain, peut-être, au désarmement du Hezbollah, cache la grande rivalité entre les deux pays au Moyen-Orient.

La France a comme objectif stratégique majeur de contrer la montée en influence des États-Unis dans la région. Ceux-ci ont pris l'initiative depuis le 11 septembre 2001 avec notamment la conquête de l'Irak et la volonté de démocratiser la région. La France essaye de réagir.

Un terrain d'affrontement important entre la France et les États-Unis est l'Égypte.

La France, contrairement aux États-Unis, ne fait rien, absolument rien pour pousser à la démocratisation de l'Égypte. Aucun commentaire, aucune protestation officielle devant le non respect des libertés publiques et la répression de toute opposition. Plus encore, la France profite de la brouille égypto-américaine pour se rapprocher de l'Égypte et mettre en oeuvre des objectifs communs.

De plus, le soutien français aux "hommes forts" est une tradition de la politique arabe de la France : Saddam Hussein, Hassan II, Arafat, Ben Ali, Hafez el-Assad... la liste est longue de bourreaux de leur propre peuple qui ont été bien servis et rarement déçus par la France.

Et si Chirac avait à s'exprimer sur l'état de la démocratie en Égypte, il est probable qu'il dirait quelque chose comme ça : "le premier des droits de l'homme, c'est de manger, d'être soigné, de recevoir une éducation, d'avoir un habitat." Les Égyptiens, comme les Tunisiens (ces propos avaient été tenues, on s'en souvient, en décembre 2003, lors d'une visite de Chirac en Tunisie), sont des enfants gâtés qui ne savent pas profiter de ce qu'ils ont...

Quant aux médias français et à leur silence affligeant, l'explication est simple. Que la politique américaine puisse manifestement avoir des conséquences aussi positives qu'en ce moment en Égypte, que Bush l'idéaliste de la liberté fasse ce qu'il dit contrairement à Chirac le cynique, tout cela fait mal aux journalistes français. Ils préfèrent faire l'autruche.

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