Wednesday, August 03, 2005

 

Les néo-connards


Le néo-conservateur américain est une figure mythique en France. Il représente la quintessence de l'Américain agressif et hargneux qui veut à tout prix dominer le monde, un monde qu'il ne connaît pas (ou ne veut pas connaître), ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre). Un monde dont toutes les subtilités lui échappent irrémédiablement. Le néo-conservateur tente d'imposer la force de l'Amérique mais son ignorance arrogante le pousse à commettre toutes sortes de bévues (comme en Irak par exemple) et à créer un monde plus dangereux pour tout le monde. Le néo-conversateur, c'est ce que la France aime à détester de l'Amérique. Et c'est avec un certain plaisir que le diminutif de neo-con en anglais a été repris par certains commentateurs français par "néo-con".

En France, nous n'avons pas de néo-cons (à part peut-être Laurent Murawiec). Mais nous ne manquons pas de néo-connards.

Le néo-connard est cet être typiquement français, généralement très éloquent, sorti des écoles d'élite de la République, qui a des avis très sophistiqués et érudits sur de nombreux sujets. En général, le néo-connard a une pensée complexe mais il a du mal à saisir les choses simples : peut-être qu'il s'en méfie. Le néo-connard s'exporte assez peu. Les étrangers ont tendance à détecter assez vite l'esbrouffe de leur pensée complexe et leur incapacité à appréhender le réel. Résultat : le néo-connard reste cantonné en France et pollue nos journaux, nos magazines, nos ondes, bref notre cerveau.

Voici quelques perles de néo-connards (un intellectuel, un homme politique et un géopoliticien), à propos du sujet important de l'heure, l'Iran.

1) Emmanuel Todd dans son livre "Après l'Empire" (sous-titre : Essai sur la décomposition du système américain) d'octobre 2002, pp 46-47 :
La révolution iranienne débouche aujourd'hui, à la surprise générale, et malgré le refus du gouvernement américain d'accepter l'évidence, sur une stabilisation démocratique, avec des élections qui, sans être libres, n'en sont pas moins essentiellement pluralistes, avec des réformateurs et des conservateurs, une gauche et une droite.
2) Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, en octobre 2003, au moment de l'instauration du processus de négociations entre la Troïka européenne et l'Iran :
Le rétablissement de la confiance doit permettre à l'Iran de devenir un véritable pôle de développement et de stabilité.
3) François Géré dirige l'Institut français d'analyse stratégique et prépare un ouvrage sur la crise nucléaire iranienne. Dans Libé d'hier, ce scoop :
Je ne crois pas que la décision de fabriquer une arme nucléaire ait déjà été prise par les Iraniens.
Je crois que ces trois citations se passent de commentaires.

Et vous voulez savoir pourquoi je dis "néo-connard" et par "connard" tout court? Parce que la France, pays de grande tradition intellectuelle, a déjà eu ses générations de connards, dont les néos sont des héritiers consciencieux.

Voici ce que Michel Foucault avait à dire de la révolution khomeiniste ("Inutile de se soulever", Le Monde du 11-12 mai 1979) :
Le mouvement iranien n'a pas subi cette « loi » des révolutions qui ferait, paraît-il, ressortir sous l'enthousiasme aveugle la tyrannie qui les habitait déjà en secret.
Du connard de l'ancienne génération aux néo-connards d'aujourd'hui, il y a cette constante de l'incapacité (pathologique?) à considérer la révolution iranienne puis le régime oligarchique militaro-religieux qui en est issu pour ce qu'ils sont, malgré ses actes (l'oppression du peuple iranien, le soutien constant au terrorisme, etc.), malgré les déclarations (voir par exemple celle du nouveau président Ahmadnejad sur l'art du martyre).

Si le néo-con ne parvient pas à voir les complexités du réel et se réfugie dans une vision simpliste, le néo-connard, lui, refuse de voir ce qui saute aux yeux, d'admettre l'évidence. C'est beaucoup plus grave.

|

<< Home