Tuesday, August 09, 2005

 

Problèmes d'impression


Comme dans le sketch de Muriel Robin, les commentateurs et politiciens français ont du mal à "imprimer".

Un petit extrait en rappel pour ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir accès à la grande culture française :
Je suis contente! J’suis contente ! … On a bien travaillé, on a bien dégrossi avec le médecin. Simplement, y’a quelques p’tites choses qui sont pas très claires dans ma tête, on va les voir ensemble, hein ! Je les ai notées, parce qu’en ce moment, j’imprime pas ! Je reçois bien, je comprends bien mais alors, j’imprime pas du tout, du tout ! Ca vous dérange pas si j’me lève ? ( Elle s’assoit ) parce que sinon j’entends très très mal, j’ai des p’tits problèmes ( Elle se met le doigt dans l’oreille ) de choucroute en ce moment, pardon ! Oui alors, je voulais savoir est-ce que j’ai des enfants ? Non, eh ben tant mieux !
Je veux parler, bien sûr, de l'Iran.

Certains ont du mal, en France, à se remettre de l'échec de cette initiative de la diplomatie européenne, considérée il y a deux ans comme géniale. Tous les commentateurs et analystes que compte notre petit hexagone l'avaient adoré, cette initiative, illustration de la capacité de la Vieille Europe à résoudre des problèmes graves avec fermeté et douceur. Pas comme ces brutes d'Américains qui venaient, alors, d'envahir l'Irak.

Souvenons-nous de l'enthousiasme d'un Bernard Guetta, dans l'Express du 23 octobre 2003 (notez le ton lyrique, rare chez ce commentateur) :
Les Iraniens étaient engagés dans la constitution d'un arsenal nucléaire. Si rien n'était fait pour les dissuader de poursuivre dans cette voie, si le Conseil de sécurité se saisissait du problème, l'Iran ne se déjugerait pas, ses sites seraient bombardés par les aviations israélienne ou américaine, la tension régionale monterait de plusieurs crans et les conservateurs iraniens en profiteraient pour reprendre le contrôle d'un pays qui leur échappe.

(...)

George Bush, de son côté, s'inquiétait de voir Tony Blair entrer, avec les Allemands et les Français, dans des pourparlers avec un pays de l'"axe du mal". (...) C'est ainsi que l'Europe unie a remporté son premier grand succès diplomatique et fait volontairement rentrer la République islamique (l'Iran, NdR) dans la légalité internationale.
Pourquoi ce "grand succès diplomatique" s'est-il terminé en échec? A force de toujours critiquer le besoin irrépressible et un peu caricatural des Américains de voir leurs ennemis comme représentants du "Mal" (Evil Empire et autres Axis of Evil), les Français sont tombés dans l'excès inverse. Le relativisme moral issu des années 60 (contre lequel les néo-conservateurs américains ont d'ailleurs violemment réagi) a mis dans le crâne des décideurs français l'impossibilité de penser que les salauds existaient. Pour dire les choses un peu crûment, les salauds n'existent pas dans l'univers mental des néo-connards.

Les mollahs iraniens ne peuvent être des salauds intégraux puisque le Mal n'existe pas. Donc ils sont raisonnables, donc on peut traiter avec eux. Donc ils vont finir par comprendre qu'ils ont intérêt à ne pas se comporter comme les Américains pensent qu'ils vont se comporter. Vous suivez?

Et comme nous pensons, nous géniaux diplomates européens, qu'il vaut mieux renoncer à la bombe en échange d'avantages économiques, sécuritaires, diplomatiques, en veux-tu en voilà, alors, nécessairement, les Iraniens veulent la même chose.

Les dirigeants iraniens ont beaucoup mieux compris la psychologie européenne que l'inverse. Ils ont bien vu que les Européens AVAIENT BESOIN d'un succès en Iran pour exister diplomatiquement. En fait, c'est même pire que ça : la SIMPLE ACCEPTATION, par l'Iran, de négocier était (on le voit dans l'article du pauvre Guetta) un succès européen!

Par leur faiblesse psychologique et leur mauvais jugement, les Européens se sont fait berner par les Iraniens qui ont pris ces deux années (d'octobre 2003 à août 2005) pour renforcer considérablement leur force et rendre leur volonté d'avoir la bombe tout simplement inarrêtable.

Comme le site Iran-Resist.org (que nous recommandons chaudement) le fait bien remarquer,
Alors que les Européens volontairement ou inconsciemment ont joué le rôle de frein contre leur allié américain et qu’ils s’enlisaient dans les négociations et la gestion des provocations des mollahs, ces derniers oeuvraient pour se rapprocher des russes et des chinois, deux états émergeant, deux puissances nucléaires et surtout deux membres permanents du Conseil de Sécurité avec la faculté de faire échouer toute demande de sanctions contre la République Islamique.
Aujourd'hui l'Iran a les moyens d'envoyer paître, avec tout le mépris qu'ils méritent, les diplomates européens. Le prix du pétrole et les relations économiques et stratégiques nouées avec la Chine, ainsi que sa capacité de déstabiliser l'Irak, rendent les mollahs presque intouchables. Désormais, le prix à payer sera extrèmement lourd si les pays occidentaux décident de vraiment arrêter l'Iran.

Les Etats-Unis ont fait beaucoup d'erreurs graves en Irak et personne en France ne se gêne pour souligner ces erreurs à gros traits. Mais va-t-on entendre des débuts de commencements de critiques du spectaculaire échec français et européen?

Les Français ont-ils finalement compris? Non, car ils "n'impriment pas", pour revenir à Muriel Robin.

Quelques indices :

Dominique Lagarde dans l'Express de cette semaine qui dit en conclusion de son article :
A Berlin, Londres et Paris, on espérait convaincre Téhéran de renoncer à son programme en échange, notamment, d'une offre de partenariat économique et d'un «pacte de non-agression». L'Iran, de toute évidence, a décidé de faire monter les enchères.
En somme, Lagarde pense que les négociations sont encore en cours...

Et dans le Point, cette étonnante conclusion de Pierre Beylau, généralement mieux inspiré :
Tout le monde espère donc que le guide Ali Khamenei, qui est le véritable deus ex machina de la politique extérieure iranienne, fera preuve de raison et ne franchira pas les fatidiques lignes rouges.
Et si, M. Beylau, le guide Khamenei faisait preuve, beaucoup plus que vous, de raison en défiant la communauté internationale pour reprendre son programme nucléaire? Son ambition est, du point de vue de l'intérêt national iranien, parfaitement légitime ; et il en a les moyens. Khamenei est un dangereux salaud, mais il est parfaitement raisonnable.

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