Wednesday, October 12, 2005
Jean-Bernard Mérimée
Après Serge Boidevaix, c'est au tour d'un autre diplomate français de haut rang d'être mis en examen par le juge Philippe Courroye dans le cadre de l'enquête sur les détournements du programme onusien "pétrole contre nourriture". Jean-Bernard Mérimée est poursuivi pour trafic d'influence et corruption d'agents publics étrangers. Le juge le soupçonne en effet d'avoir bénéficié de largesses du régime de Saddam Hussein sous forme de bons d'achat de pétrole entre 1996 et 2003. Selon le Monde, qui cite un rapport de synthèse dela BRDE (Brigade de répression de la délinquance économique), M. Mérimée aurait perçu, en 2001, des commissions sur " environ 2 millions de barils". Le diplomate aurait eu recours à Aredio Petroleum et Fenar Petroleum, deux des sociétés agréées par l'ONU pour commercer avec Bagdad.Cette mise en examen fait ressortir le rôle trouble joué par la France au Conseil de sécurité de l'ONU dans les années 90 sur l'affaire irakienne et soulève de nombreuses questions.
Présentons d'abord le parcours de Jean-Bernard Mérimée.
Né le 4 décembre 1936, licencié en droit, diplômé de Sciences-Po et ancien élève de l'ENA, Jean-Bernard Mérimée a été en poste à Londres (1966-1972), au secrétariat général de l'administration centrale du Quai d'Orsay (1972-1975), puis chef de la mission de coopération à Abidjan (1975-1978). Il a été ensuite sous-directeur du protocole (1978-1981). À ce titre, c'est lui qui a organisé la passation de pouvoirs entre Giscard et François Mitterrand en 1981. Il a ensuite été ambassadeur en Australie de 1981 à 1985, puis en Inde (1985-1987), puis au Maroc (1987-1991). Entre 1991 et 1995, il est nommé auprès des Nations unies à New York, en tant qu'ambassadeur, représentant permanent de la France au Conseil de sécurité et chef de la mission permanente française, puis il devient ambassadeur d'Italie (1995-1998). Après quelques mois à l'administration centrale du ministère des Affaires étrangères, il est nommé par le Conseil des ministres du mercredi 17 février 1999 "conseiller spécial pour les affaires européennes du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan". Il occupera ce poste jusqu'en 2002. À partir de 2001 toutefois, atteint par la limite d'âge (65 ans), il prend sa retraite du ministère des Affaires étrangères. Je n'ai pas trouvé la date exacte de sa mise à la retraite mais on peut supposer qu'elle a eu lieu en décembre 2001, au moment où M. Mérimée atteignait effectivement l'âge de 65 ans.
C'est à l'ONU, comme le dit Libé, "qu'il commence à fréquenter les Irakiens. Notamment Tarek Aziz, qui passe alors beaucoup de temps à l'ONU pour tenter d'obtenir un assouplissement de l'embargo contre son pays." À l'époque, les premières années qui suivent la première guerre du Golfe, la France et la Russie jouent en effet les médiateurs entre l'Irak d'une part, et les États-Unis et la Grande-Bretagne de l'autre. L'objectif de la France est alors d'alléger, voire d'annuler l'embargo irakien : c'est notamment un enjeu commercial de taille pour Paris qui pourrait alors rafler une partie importante des contrats liés à la reconstruction du pays. C'est d'ailleurs ce que dit Tarek Aziz lui-même, cité par le Monde du 16 janvier 1995 :
"La France, qui a toujours été "le principal partenaire" de l'Irak, gardera la même place", une fois les sanctions levées, dit-il. "Dans les domaines pétrolier, de l'aviation civile, de la reconstruction, des communications et dans bien d'autres secteurs, nous comptons sur la coopération avec Paris", ajoute-t-il.À ce poste stratégique où il a toujours défendu l'Irak, Mérimée a dû se faire des amis, du côté irakien mais aussi de certains industriels français alléchés par les perspectives de contrats juteux.
Questions :
- En se faisant attribuer des coupons de pétrole par le régime irakien, Jean-Bernard Mérimée a-t-il reçu une récompense pour le zèle pro-irakien qu'il avait manifesté dans l'enceinte stratégique du Conseil de sécurité de l'ONU entre 1991 et 1995 (et qui avait mené notamment à la mise en oeuvre du programme "pétrole contre nourriture" en 1995) ?
- Ou bien le régime de Saddam Hussein et de Tarek Aziz comptait sur lui et son influence dans les milieux diplomatiques français et le rémunérait ainsi ? Dans ce cas, quel a été l'impact concret de ce corrompu potentiellement corrupteur sur les politiques menées par la France jusqu'à la deuxième guerre du golfe ?
- Personne n'a soulevé ce point jusqu'à présent : et si c'était pour son rôle à l'ONU auprès de Kofi Annan (jusqu'en 2002) que l'Irak l'a acheté avec les coupons ?
Cette fois, Libé a consacré sa Une à l'affaire et le Monde son éditorial. Ce n'est pas rien.
Quant au Quai d'Orsay, il a préféré prendre les devants avec cette déclaration lors du point de presse quotidien :
Le ministère des Affaires étrangères rappelle que les autoritésLe Quai prend ainsi ses distances avec les deux anciens diplomates. Mais, dans le cas de Mérimée au moins, la procédure judiciaire dont il fait l'objet relève-t-elle vraiment de ses seules "activités privées" ? J'en doute fort. Les faits reprochés remontent, selon le Monde, à 2001. Comme je l'ai souligné, Jean-Bernard Mérimée est alors conseiller spécial de Kofi Annan à l'ONU où il a été nommé par décret officiel du gouvernement en 1999.
françaises ont pleinement coopéré, depuis le début, et continuent de coopérer à
toutes les enquêtes actuellement menées à propos de la mise en oeuvre de la
résolution ''Pétrole contre nourriture'', qu'il s'agisse, en particulier, de la
Commission mise en place par le Secrétaire général des Nations unies ou de
l'instruction en cours en France.
Selon les indications dont nous disposons, MM. Serge Boidevaix
et Jean-Bernard Mérimée font l'objet d'une procédure judiciaire au titre de
leurs activités privées, engagées après leur départ à la retraite.
Le ministère des Affaires étrangères n'avait pas manqué
d'appeler par écrit l'attention de MM. Boidevaix et Mérimée sur les
responsabilités particulières qui leur incombaient au titre de leurs anciennes
fonctions et sur la nécessité de veiller à ce que leurs activités privées
n'engagent qu'eux-mêmes et en aucun cas le gouvernement ou le ministère des
Affaires étrangères.
Cette mise au point a été effectuée en septembre 2001. Les deux
intéressés en ont aussitôt accusé réception en soulignant leur plein accord.
Le ministère des Affaires étrangères rappelle à nouveau qu'une
procédure judiciaire est en cours. Il entend, par conséquent, s'abstenir de
tout autre commentaire.
D'autre part, la "mise au point" de septembre 2001 me paraît louche : c'est plutôt en décembre 2001 que Mérimée aurait dû, logiquement, partir à la retraite. Ce qui en ferait un employé du Quai d'Orsay sur la quasi-totalité de l'année 2001, donc le Quai serait directement touché.
À suivre.

