Friday, October 28, 2005
Le rapport Volcker sur Jean-Bernard Mérimée et Serge Boidevaix
Publié jeudi, ce rapport (disponible ici) est le dernier de la commission d'enquête indépendante sur le détournement du programme "pétrole contre nourriture".
Voici ce que dit le rapport sur les Ambassadeurs de France Jean-Bernard Mérimée et Serge Boidevaix.
Mérimée d'abord.
Selon la commission Volcker, il a reçu 6 millions de barils de l'Irak alors qu'il exerçait (au moins au début) la fonction de Conseiller spécial du SG des Nations-Unies pour les affaires européennes, avec rang de sous-secrétaire général (SSG). Mérimée ne reconnaît que 2 millions de barils obtenus en octobre 2001 (tel que le Parisien l'avait signalé) sur les 6 que la commission le soupçonne d'avoir reçus entre octobre 2001 et janvier 2003.
Selon la version de Mérimée (qui contredit la version "BMCE" entérinée par l'Express et que j'avais trouvée louche), c'est lors d'une de ses visites à Bagdad que Tarek Aziz lui aurait proposé une allocation de pétrole parce qu'il avait été un "négociateur juste" (fair negotiator) pendant la mise en place du Programme. Pour services rendus en quelque sorte. (Tarek Aziz, dont on ne voit pas bien pourquoi il mentirait sur ce point, n'a pas la même version : selon l'ex numéro 2 du régime irakien, c'est bien Mérimée qui lui a demandé une allocation de pétrole.)
Tant qu'à avouer 2, pourquoi ne pas avouer 6, me diriez-vous? C'est que Mérimée veut faire accroire qu'il a reçu un "cadeau" ponctuel (la première allocation de 2 millions) de Tarek Aziz, relatif à une période passée, cadeau qu'il pensait pouvoir accepter en toute légalité (pourquoi alors ne l'a-t-il pas déclaré au fisc?).
Or des documents du ministère irakien du pétrole obtenus par la commission montrent qu'il a bien reçu d'autres allocations. De plus, les enquêteurs ont trouvé une lettre manuscrite de Mérimée à la SOMO (la société d'État gérant le pétrole irakien) daté de janvier 2002, où il est écrit : "Veuillez s'il-vous-plaît donner mon allocation de pétrole brut (phase onze) à Aredio. Merci". Mérimée ne conteste pas l'authenticité de cette lettre accablante pour lui mais ne parvient pas à se souvenir l'avoir écrite ni d'avoir fait affaire avec Aredio! (note 78, p. 51)
C'est qu'il ne s'agissait plus alors, pour sûr, de services passées mais de services bien présents puisque Mérimée mouillait alors le maillot pour les criminels baassistes : en mai 2002, par exemple.
Sur le 2 millions de barils que Mérimée reconnaît avoir obtenus (générant une commission de 166 000 dollars investis dans la rénovation de sa résidence de Ouarzazate), des rétro-commissions de 620 000 dollars ont été versées au régime irakien, somme qui n'a donc pas servi à acheter de la nourriture ni des médicaments au peuple irakien qui subissait les rigueurs de l'embargo.
Mérimée était-il conscient que son contrat allait générer une rétro-commission alimentant les coffres d'un régime tortionnaire? Dans l'entrevue qu'il a accordé aux enquêteurs de la commission le 4 octobre 2005, il avoue qu'il connaissait la pratique en général mais "il a nié avoir eu connaissance de rétro-commissions sur son propre contrat" (p.53, ma traduction). Argument peu crédible, Mérimée ayant en toute probabilité le niveau intellectuel suffisant pour inférer d'un cas général, un cas particulier.
Pour conclure sur Mérimée, selon la commission, il a pris sa retraite (mon obsession...) du Quai en 1998 et a travaillé à l'Onu de 1999 à février 2002 (p. 51), août 2002 (note 77 de la même page) ou bien août 2001 (note 78 de la même page), selon les 3 différentes versions proposées dans le rapport, sans que le rédacteur ni les multiples réviseurs et superviseurs n'aient apparemment remarqué quoi que ce soit. On en déduit que le choix de la date de fin de contrat de Mérimée à l'Onu est laissé aux lecteurs. Sacré Mérimée, sacrée Onu.
Boidevaix maintenant.
Selon Tarek Aziz, c'est grâce à son soutien politique des positions irakiennes, notamment sur la levée de l'embargo, que Serge Boidevaix a reçu des allocations de pétrole (entre 22 et 30 millions de baril). Il les obtenait pour le compte d'une petite société pétrolière suisse nommée Vitol. Pour profiter de la préférence française des autorités irakiennes (qui venait juste après la préférence russe), il se faisait passer pour le président de Vitol-France, société qui n'a jamais été légalement constituée. Pour son travail de représentation, il recevait 30 000 dollars par an (sa version à lui ; mais le double selon son employeur) plus un cent par baril (augmenté plus tard à 3 cents). En tout, il a reçu des commissions de 368 000 dollars.
Le plus intéressant sur Boidevaix est cette lettre qu'il a écrite à un dirigeant irakien (Saddam Hassan, un cousin de Saddam Hussein) le 5 octobre 1999 où, pour se faire allouer plus de pétrole, l'ambassadeur de France à vie insiste sur les prises de position pro-irakiennes de la diplomatie française.
"Nous avons été satisfaits de constater la décision du Conseil de sécurité d'augmenter le montant total des exportations autorisées à 8,3 milliards de dollars et, comme vous le savez, du côté français nous proposions une augmentation sans limites ni restrictions. Comme je l'ai mentionné dans ma dernière lettre, nous serions reconnaissants de recevoir une augmentation de notre allocation actuelle de 5 millions de barils, et nous pourrions embarquer la marchandise depuis Bassorah à n'importe quel moment en octobre ou en novembre si vous aviez des volumes additionnels à allouer." (ma traduction de la version anglaise, provenant elle-même de l'original arabe)
"Du côté français nous proposions..." : Boidevaix voulait-il ainsi s'approprier le "mérite" de la diplomatie pro-irakienne de la France ou allait-il jusqu'à prétendre qu'il y jouait, lui le retraité (qui reconnaît avoir été en contact constant avec le Quai d'Orsay pendant toutes ces années à propos de ses activités en Irak), encore un rôle influent? La commission elle-même a accordé à Boidevaix le "politique" (vs Mérimée le "droit commun" : voir le dernier Luc Rosenzweig) une place d'honneur en faisant remarquer que la lettre mentionnée plus haut constituait le seul cas où un bénéficiaire français des allocations auprès des Irakiens mettait l'emphase sur la position du gouvernement français.
Voici ce que dit le rapport sur les Ambassadeurs de France Jean-Bernard Mérimée et Serge Boidevaix.
Mérimée d'abord.
Selon la commission Volcker, il a reçu 6 millions de barils de l'Irak alors qu'il exerçait (au moins au début) la fonction de Conseiller spécial du SG des Nations-Unies pour les affaires européennes, avec rang de sous-secrétaire général (SSG). Mérimée ne reconnaît que 2 millions de barils obtenus en octobre 2001 (tel que le Parisien l'avait signalé) sur les 6 que la commission le soupçonne d'avoir reçus entre octobre 2001 et janvier 2003.
Selon la version de Mérimée (qui contredit la version "BMCE" entérinée par l'Express et que j'avais trouvée louche), c'est lors d'une de ses visites à Bagdad que Tarek Aziz lui aurait proposé une allocation de pétrole parce qu'il avait été un "négociateur juste" (fair negotiator) pendant la mise en place du Programme. Pour services rendus en quelque sorte. (Tarek Aziz, dont on ne voit pas bien pourquoi il mentirait sur ce point, n'a pas la même version : selon l'ex numéro 2 du régime irakien, c'est bien Mérimée qui lui a demandé une allocation de pétrole.)
Tant qu'à avouer 2, pourquoi ne pas avouer 6, me diriez-vous? C'est que Mérimée veut faire accroire qu'il a reçu un "cadeau" ponctuel (la première allocation de 2 millions) de Tarek Aziz, relatif à une période passée, cadeau qu'il pensait pouvoir accepter en toute légalité (pourquoi alors ne l'a-t-il pas déclaré au fisc?).
Or des documents du ministère irakien du pétrole obtenus par la commission montrent qu'il a bien reçu d'autres allocations. De plus, les enquêteurs ont trouvé une lettre manuscrite de Mérimée à la SOMO (la société d'État gérant le pétrole irakien) daté de janvier 2002, où il est écrit : "Veuillez s'il-vous-plaît donner mon allocation de pétrole brut (phase onze) à Aredio. Merci". Mérimée ne conteste pas l'authenticité de cette lettre accablante pour lui mais ne parvient pas à se souvenir l'avoir écrite ni d'avoir fait affaire avec Aredio! (note 78, p. 51)
C'est qu'il ne s'agissait plus alors, pour sûr, de services passées mais de services bien présents puisque Mérimée mouillait alors le maillot pour les criminels baassistes : en mai 2002, par exemple.
Sur le 2 millions de barils que Mérimée reconnaît avoir obtenus (générant une commission de 166 000 dollars investis dans la rénovation de sa résidence de Ouarzazate), des rétro-commissions de 620 000 dollars ont été versées au régime irakien, somme qui n'a donc pas servi à acheter de la nourriture ni des médicaments au peuple irakien qui subissait les rigueurs de l'embargo.
Mérimée était-il conscient que son contrat allait générer une rétro-commission alimentant les coffres d'un régime tortionnaire? Dans l'entrevue qu'il a accordé aux enquêteurs de la commission le 4 octobre 2005, il avoue qu'il connaissait la pratique en général mais "il a nié avoir eu connaissance de rétro-commissions sur son propre contrat" (p.53, ma traduction). Argument peu crédible, Mérimée ayant en toute probabilité le niveau intellectuel suffisant pour inférer d'un cas général, un cas particulier.
Pour conclure sur Mérimée, selon la commission, il a pris sa retraite (mon obsession...) du Quai en 1998 et a travaillé à l'Onu de 1999 à février 2002 (p. 51), août 2002 (note 77 de la même page) ou bien août 2001 (note 78 de la même page), selon les 3 différentes versions proposées dans le rapport, sans que le rédacteur ni les multiples réviseurs et superviseurs n'aient apparemment remarqué quoi que ce soit. On en déduit que le choix de la date de fin de contrat de Mérimée à l'Onu est laissé aux lecteurs. Sacré Mérimée, sacrée Onu.
Boidevaix maintenant.
Selon Tarek Aziz, c'est grâce à son soutien politique des positions irakiennes, notamment sur la levée de l'embargo, que Serge Boidevaix a reçu des allocations de pétrole (entre 22 et 30 millions de baril). Il les obtenait pour le compte d'une petite société pétrolière suisse nommée Vitol. Pour profiter de la préférence française des autorités irakiennes (qui venait juste après la préférence russe), il se faisait passer pour le président de Vitol-France, société qui n'a jamais été légalement constituée. Pour son travail de représentation, il recevait 30 000 dollars par an (sa version à lui ; mais le double selon son employeur) plus un cent par baril (augmenté plus tard à 3 cents). En tout, il a reçu des commissions de 368 000 dollars.
Le plus intéressant sur Boidevaix est cette lettre qu'il a écrite à un dirigeant irakien (Saddam Hassan, un cousin de Saddam Hussein) le 5 octobre 1999 où, pour se faire allouer plus de pétrole, l'ambassadeur de France à vie insiste sur les prises de position pro-irakiennes de la diplomatie française.
"Nous avons été satisfaits de constater la décision du Conseil de sécurité d'augmenter le montant total des exportations autorisées à 8,3 milliards de dollars et, comme vous le savez, du côté français nous proposions une augmentation sans limites ni restrictions. Comme je l'ai mentionné dans ma dernière lettre, nous serions reconnaissants de recevoir une augmentation de notre allocation actuelle de 5 millions de barils, et nous pourrions embarquer la marchandise depuis Bassorah à n'importe quel moment en octobre ou en novembre si vous aviez des volumes additionnels à allouer." (ma traduction de la version anglaise, provenant elle-même de l'original arabe)
"Du côté français nous proposions..." : Boidevaix voulait-il ainsi s'approprier le "mérite" de la diplomatie pro-irakienne de la France ou allait-il jusqu'à prétendre qu'il y jouait, lui le retraité (qui reconnaît avoir été en contact constant avec le Quai d'Orsay pendant toutes ces années à propos de ses activités en Irak), encore un rôle influent? La commission elle-même a accordé à Boidevaix le "politique" (vs Mérimée le "droit commun" : voir le dernier Luc Rosenzweig) une place d'honneur en faisant remarquer que la lettre mentionnée plus haut constituait le seul cas où un bénéficiaire français des allocations auprès des Irakiens mettait l'emphase sur la position du gouvernement français.

