Friday, November 04, 2005

 

Djibouti, Légion d'honneur et raison d'État


L'ambassadeur de France à Djibouti, minuscule pays d'Afrique de l'est, vient de décerner la Légion d'honneur à trois officiers supérieurs de l'armée djiboutienne, ce qui a suscité les protestations de l'ONG française "Survie". Il s'agit du général Zakaria (photo), chef d'Etat major de la défense qui a été élevé au grade de Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur et des colonels Guelleh et qui ont quant à eux reçus chacun la médaille de Chevalier de la Légion d'honneur.

"La coutume de décerner la Légion d'honneur à des personnes peu recommandables est de nature à jeter le discrédit sur cette haute distinction nationale", souligne "Survie", qui reproche aux trois officiers, tous proches du président Omar Guelleh, d'être peu portés au respect des droits de l'Homme.

La raison de cet honneur fait aux trois officiers djiboutiens est fort peu glorieuse pour la diplomatie française. Il s'agit coûte que coûte d'envoyer des signaux positifs aux autorités djiboutiennes, alors que le climat judiciaire entre les deux pays est au plus bas.
De quoi s'agit-il? Toujours de cette satanée affaire Borrel du nom de ce juge français retrouvé mort il y a très exactement 10 ans à Djibouti, où il se trouvait comme coopérant envoyé par la France. La thèse préalablement envisagée du suicide a vite laissé la place à celle de l'assassinat par les services secrets djiboutiens. Comme le principal suspect de cet assassinat (à titre de commanditaire), Ismaïl Omar Guelleh, chef des services secrets djiboutiens à l'époque du crime est devenu entretemps le chef de l'État djiboutien, l'affaire s'est transformée en affaire d'État.
La "justice" djiboutienne qui traînait des pieds jusqu'à présent dans sa collaboration à l'enquête de la justice française a formellement annoncé, le 20 octobre, qu'elle refuserait désormais toute coopération. Il semblerait logique que la France, qui dispose d'une grande influence dans son ancienne colonie, fasse pression pour obtenir cette coopération et que l'enquête puisse parvenir à son terme. Il s'agit quand même d'une enquête menée par la justice française sur l'assassinat d'un magistrat français envoyé en mission de coopération.
C'est en fait tout le contraire qui se passe. C'est du sommet même de l'État français que cette honteuse relapolitik émane puisque, on s'en souvient, Jacques Chirac avait reçu le président djiboutien le 17 mai dernier à l'Élysée alors même que celui-ci ne daignait pas répondre à une convocation de la juge Sophie Clément qui souhaitait alors l'entendre comme "témoin". Je vous invite d'ailleurs fortement à relire l'article que j'avais écrit à cette occasion et qui se concluait ainsi :
Quand on se montre gentil et accomodant avec des individus tels que Nasrallah, Kadhafi ou Guelleh (et Bouteflika), on n'obtient d'eux que le mépris que l'on mérite.

La remise de la Légion d'honneur au général Zacaria est d'autant plus choquante que le tribunal de Paris est sur le point de rendre sa décision au sujet de la plainte pour "injures et diffamation" déposée par ce général contre une association de défense des droits de l'Homme à Djibouti, l'ARDHD. Sur le site de l'association, le général est présenté comme "un officier peu instruit, sanguinaire et corrompu". D'autres articles le décrivent, en plus de ses liens avec les réseaux islamistes, comme l'homme à tout faire du président djiboutien Ismaël Omar Guelleh.

Le message des plus hautes autorités de l'État français aux présumés assassins du régime djiboutien est le suivant : "Ne vous inquiétez pas les amis : la justice française, on la méprise autant que vous..."

Situé dans une zone stratégique (accès à la Mer Rouge et au Golfe Persique), Djibouti abrite la plus grande base militaire française dans le monde forte de quelque 3 000 soldats : est-ce pour cette raison que le Droit et la Morale, dont la France prend la défense avec tellement de vigilance en d'autres lieux, passent dans cette affaire au second plan?
(Chirac et le président djiboutien)

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